La seule explication qu'on te donne, c'est que tu fais mal

Un système qui ne peut jamais avoir tort transforme un échec collectif en millions de fautes personnelles. Dont la tienne.
La seule explication qu'on te donne, c'est que tu fais mal

Quand une méthode échoue, il y a deux suspects possibles. La méthode, ou la personne qui l'a appliquée.

Regarde ce que le système répond quand tu viens dire que ça ne marche pas sur toi.

« Vous devez sous-estimer ce que vous mangez. » « Il y a forcément des grignotages. » « Vous ne bougez pas assez. » « Il faut être plus régulière. » « C'est une question de motivation. » « Les résultats prennent du temps. »

Six réponses. Elles désignent toutes la même coupable.

Arrête-toi sur la deuxième, celle des grignotages. On te recommande un petit-déjeuner de flocons d'avoine, de fruit et de jus, qui te laisse à sec deux heures plus tard. On te recommande dans le même temps d'éviter de grignoter entre les repas. Et le jour où tu viens dire que rien ne bouge, on te sort la pomme de dix heures trente comme preuve que tu ne suis pas correctement. La consigne fabrique le comportement, puis s'en sert contre toi.

Il n'existe aucune issue, dans ce dispositif, où le conseil serait en cause. Tu appliques et ça marche, la consigne est validée. Tu appliques et ça ne marche pas, c'est que tu as mal appliqué. La seule explication qu'on te donne, c'est que tu fais mal.

En science, une théorie qui explique tous ses échecs par une faute de l'observateur n'est plus une théorie. C'est une croyance. Elle ne peut plus être vérifiée, donc elle ne peut plus être corrigée, donc on la répète pendant vingt ans pendant que les courbes montent.

Et le prix de cette croyance, ce sont des femmes comme toi qui le paient.

Parce que le mécanisme fonctionne dans les deux sens. On te renvoie ta faute, tu finis par la reprendre à ton compte. Le procureur change de camp sans que personne s'en aperçoive. Ce n'est plus le médecin qui suggère un effort, c'est ta propre voix, à sept heures du matin devant le miroir, qui te dit que tu n'as aucune volonté.

Sauf que la volonté, tu en as à revendre, et tes trente dernières années le prouvent.

Compte. Les lundis matins où tu as recommencé. Les gâteaux refusés en réunion pendant que les collègues se resservaient. Les repas de famille passés à expliquer que non merci, tu ne reprends pas. Les hivers à 1200 calories. Les carnets tenus, les portions pesées, les applications téléchargées. Les mois entiers où tu as tenu, vraiment tenu, avant que ton corps ne reprenne la main.

Une femme sans volonté ne fait pas trente ans de régimes. Elle abandonne au premier.

Ce que tu as vécu porte un autre nom que l'échec. Tu as fourni, avec un sérieux rare, la démonstration qu'une consigne ne fonctionne pas sur un corps comme le tien. Tes trente ans de tentatives sont une donnée. Elle invalide le modèle, elle ne t'accable pas.

Tu n'as rien raté. Tu as été un cobaye consciencieux dans un protocole qui n'a jamais accepté d'être remis en question.

Je veux être précise sur ce que ça change, parce que je ne cherche pas à te donner un alibi confortable.

Tu n'es responsable ni des consignes qu'on t'a données, ni du terrain qu'elles ont contribué à installer, ni des kilos que trente ans de restrictions ont rendus plus difficiles à perdre. Sur tout ça, tu peux poser la culpabilité, elle ne t'appartient pas.

En revanche, ce que tu fais à partir d'aujourd'hui t'appartient entièrement. Et c'est infiniment plus léger à porter qu'une faute imaginaire.

Repose la culpabilité. Elle ne t'a jamais fait perdre un gramme, et elle t'a coûté trente ans de paix.

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