Sa journée était une affiche de santé publique

Elle avait tout suivi. Le complet, le 0 %, les fruits, les dix mille pas. Et son médecin lui a conseillé de faire un effort.
Sa journée était une affiche de santé publique

Quand elle m'a écrit la première fois, elle a commencé par s'excuser.

« Je vous préviens, je ne vais pas être un cas facile. Je fais déjà tout ce qu'il faut. »

Je lui ai demandé de me raconter une journée ordinaire. Je te la livre, je suis sûre que tu vas la reconnaître.

Sept heures. Bol de flocons d'avoine avec du lait demi-écrémé et une banane. Un jus d'orange pressé maison, parce que c'est meilleur que celui du commerce. Un thé.

Dix heures trente, une faim qui arrive plus tôt que prévu. Une pomme, ça ne compte pas vraiment.

Midi trente. Une belle assiette : crudités avec une vinaigrette allégée, une escalope de dinde grillée sans gras, du riz complet, et un yaourt à 0 % avec un peu de compote sans sucres ajoutés.

Seize heures. Le coup de barre. Elle tient jusqu'à dix-sept heures, puis prend une poignée de fruits secs et une tranche de pain complet, parce qu'elle ne veut pas craquer sur autre chose.

Dix-neuf heures trente. Soupe de légumes maison, une part de quiche aux courgettes, un fromage blanc.

Vingt et une heures, devant la télévision. Deux carrés de chocolat noir, ceux à 85 %.

Elle marche quarante minutes par jour. Elle cuisine tout. Elle n'a pas bu un soda depuis dix ans. Elle lit les étiquettes en magasin, elle achète du complet, elle a arrêté le beurre.

Reprends cette journée et compare-la point par point aux recommandations officielles. Fruits et légumes, elle y est. Féculents complets à chaque repas, elle y est. Trois produits laitiers, elle y est. Pas trop gras, largement. Trente minutes d'activité, elle les fait.

Sur un seul point elle s'écarte de la consigne : les deux pauses de la journée, la pomme de dix heures trente et le goûter de dix-sept heures. La quatrième recommandation officielle demande justement d'éviter de grignoter entre les repas. Retiens ce détail, on y revient dans une minute.

Pour le reste, cette femme n'a rien à se reprocher. Sa journée est une affiche de santé publique.

Elle pèse quatre-vingt-douze kilos, elle se réveille fatiguée, elle a des fringales tous les jours à seize heures depuis quinze ans, et sa dernière prise de sang commence à inquiéter son médecin.

Le médecin en question lui a dit qu'il faudrait faire un effort sur l'alimentation.

Prends une seconde sur cette phrase. On demande un effort supplémentaire à une femme qui applique déjà l'intégralité des consignes officielles. Quel effort, exactement ? Retirer le yaourt ? Marcher cinquante minutes plutôt que quarante ? Personne ne le précise, parce que personne n'a regardé sa journée. On lui a servi la phrase générique, celle qu'on sort à tout le monde.

Revenons aux deux pauses, puisque c'est le seul reproche possible.

Demande-toi pourquoi elle a faim à dix heures trente. Son petit-déjeuner, c'est des flocons d'avoine, du lait, une banane et un verre de jus. Beaucoup de glucides, presque aucune protéine, pas de gras. Son corps encaisse la montée, range le sucre, et se retrouve à sec deux heures plus tard. Elle ne grignote pas par gourmandise, elle grignote parce que le petit-déjeuner recommandé l'a laissée en plan.

On lui prescrit un petit-déjeuner qui garantit la fringale de dix heures, puis on lui recommande de ne pas grignoter. Et le jour où elle dira que rien ne marche, on lui répondra qu'il y a sans doute des grignotages.

Elle, pendant ce temps, en tire la seule conclusion qu'on lui laisse : elle doit mal faire quelque part. Elle a tenu un carnet, pesé ses portions, traqué le grignotage caché qu'elle était certaine de ne pas voir. Elle n'a rien trouvé, parce qu'il n'y avait rien à trouver.

Elle n'est pas passée à travers les mailles du système. Elle en est le produit le plus fidèle.

Sa journée compte six moments où son corps reçoit une charge de glucides. Le petit-déjeuner, la pomme, le déjeuner avec son dessert, le goûter, le dîner, les carrés du soir. Presque tous conformes à la consigne, pourtant.

Six fois par jour, tous les jours, depuis quinze ans. Son insuline monte, range, et n'a jamais le temps de redescendre vraiment avant la sollicitation suivante. Or la porte de ses réserves ne s'ouvre que lorsque l'insuline reste basse un moment. Cette femme ne passe presque aucune heure éveillée en position déstockage.

Elle ne le sait pas. Personne ne le lui a jamais expliqué. On lui a simplement conseillé de faire un effort.

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