« J'ai craqué » : le mot qui t'accuse à la place du régime

Craquer, tenir, faire un écart, se reprendre en main. Tout le vocabulaire du régime est un vocabulaire d'endurance, et il te désigne d'avance comme coupable.

« J'ai craqué. »

Tu l'as dit à ta sœur au téléphone, à ta collègue devant la machine à café, à toi-même dans la voiture avec le sachet de la boulangerie sur les genoux. Tu l'as dit en baissant un peu la voix.

Regarde ce que ce mot raconte.

Ce qui craque, c'est ce qui était censé résister. Une branche, une digue, un barrage. Dire « j'ai craqué », c'est décrire une construction solide, bien pensée, qui a cédé en un seul point : toi. Le régime était bon. La règle était juste. Il y avait un maillon faible, et tu viens de te désigner.

Tout le vocabulaire qui va avec fonctionne de la même manière.

« Tenir. » On tient un siège, une garde, une position. Jamais un repas qu'on aime.

« Faire un écart. » Il y a donc une ligne droite, et tu en es sortie.

« Se reprendre en main. » Comme on reprend un enfant qui a fait une bêtise.

« Être sérieuse. » Sous-entendu : le reste du temps, tu ne l'es pas.

Et mon préféré, celui du lundi matin : « je m'y remets ». Comme on retourne au bagne après la permission du week-end.

Ce sont des mots d'endurance et de faute. Pas un seul ne parle de nourriture. Pas un seul ne se demande si ce qu'on t'avait donné à suivre pouvait être suivi.

Or tu sais maintenant ce qui se passait pendant que tu « tenais ». Ta faim montait de semaine en semaine, ta satiété baissait, ton énergie aussi. Tu avançais contre un courant de plus en plus fort, et le jour où le courant t'a emportée, on a appelé ça un craquage.

Quand un pont s'effondre sous un camion trop lourd pour lui, personne n'accuse le camion d'avoir manqué de légèreté. On va voir l'ingénieur.

Pour les régimes, on a pris l'habitude inverse. La méthode sort toujours innocente, et c'est celle qui l'a suivie qui passe en jugement. Devant un tribunal qu'elle préside elle-même, d'ailleurs, et où elle se montre d'une sévérité qu'elle n'aurait pour personne d'autre.

Tu vois le coût ? Je ne parle pas du pain au chocolat. Je parle de la conclusion que tu en as tirée, et que tu as rangée avec les précédentes. Un régime, une reprise : « je n'ai pas de volonté ». Deux régimes : « je suis comme ça ». Cinq régimes : « chez moi, rien ne marche ».

Cinq expériences menées dans des conditions intenables, et un seul verdict, rendu contre toi à chaque fois. Avec ça, tu abordes le sixième en étant déjà convaincue que le problème, c'est toi.

Fais l'essai dans l'autre sens. Pense à quelque chose que tu fais depuis des années sans effort. Ton café du matin. Ta douche. Le plat que tu cuisines les yeux fermés le dimanche soir.

Tu ne « tiens » pas ton café du matin. Tu ne « craques » pas sur ta douche. Personne ne te félicite d'être « sérieuse » parce que tu te brosses les dents.

Ces mots-là n'existent pas pour ce qui te convient. Ils n'apparaissent que là où il faut forcer.

C'est un très bon détecteur, du coup. Dès qu'une façon de manger te fait parler de tenir et de craquer, tu as ta réponse sur sa durée de vie, bien avant la balance.

Et les fois où tu as « craqué », tu peux les relire autrement. Ton corps réclamait ce qu'on lui refusait depuis des semaines, et tu as fini par l'écouter. Il y a des preuves de faiblesse plus accablantes que celle-là.

Tu n'as jamais manqué de volonté. Il en faut une sacrée dose pour recommencer cinq fois quelque chose d'aussi dur.

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