Le sucre a changé de rayon

Il était un ingrédient de dessert. Il est devenu un ingrédient de jambon, de sauce tomate et de vinaigrette allégée.
Le sucre a changé de rayon

Le sucre ajouté, c'est celui qu'on met dans un produit. Par opposition à celui qui s'y trouve naturellement, dans un fruit ou dans un laitage.

Cette distinction a l'air d'un détail de vocabulaire. Elle change tout, parce que le premier a envahi des rayons où il n'avait rien à faire, pendant que tout le monde surveillait le deuxième.

Et il ne s'annonce pas sous son nom.

Sur une étiquette, il se présente en sirop de glucose, en sirop de glucose-fructose, en dextrose, en maltodextrine, en sirop de blé, en jus de fruit concentré, en mélasse, en sucre inverti. Une cinquantaine d'appellations en circulation, qui désignent la même famille et que ton cerveau ne lit pas comme du sucre. Tu vois un mot technique, tu passes à la ligne suivante.

Il y a une deuxième raison, plus retorse, qui fait qu'on ne le repère pas. On n'en sent pas le goût.

Dans un biscuit, le sucre a le goût du sucre, et tu sais ce que tu manges. Dans un jambon ou une sauce tomate, il est en quantité trop faible pour donner un goût sucré franc, mais bien assez pour compter dans ta journée. Ton palais dit salé. Ton pancréas, lui, ne s'occupe pas du goût.

Ce qui amène la question que personne ne pose : qu'est-ce qu'il fait là ?

Pas rendre le produit sucré, donc. C'est vrai pour une tarte, ça ne l'est pas pour du jambon.

Il est là parce qu'il masque l'amertume d'un ingrédient bon marché. Parce qu'il retient l'eau, et que l'eau se vend au prix du produit. Parce qu'il fait brunir à la cuisson et donne une jolie couleur. Parce qu'il conserve, et qu'un produit qui se garde longtemps voyage loin. Et parce qu'un produit un peu plus agréable est un produit qu'on rachète.

Tu n'as rien décidé de tout ça. Ces choix ont été faits en amont, dans des usines, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec ton métabolisme.

Alors voilà où je regarde, concrètement.

La liste des ingrédients, jamais le tableau nutritionnel. Le tableau te donne les sucres totaux, et il mélange celui du lait avec celui du sirop. Il ne te dit pas d'où ça vient. La liste, si. Et elle est classée par ordre décroissant, ce qui est déjà une information en soi : plus c'est haut dans la liste, plus il y en a.

Sur un jambon de supermarché, je regarde ce qui vient après le sel. Sur une sauce tomate en bocal, ce qui vient après les tomates. Sur un pain de mie, ce qui vient après la farine. Sur une vinaigrette allégée, ce qui a remplacé l'huile qu'on a retirée, parce qu'il a bien fallu remettre quelque chose pour que ça ait un goût.

Quatre endroits où il n'a rien à faire, et où il est presque toujours.

Méfie-toi aussi des deux mentions qui rassurent le plus. « Allégé en sucres » veut seulement dire qu'il y en a moins que dans le produit de référence, pas qu'il y en a peu. Et « sans sucres ajoutés » n'empêche pas le produit de contenir des sucres qui étaient déjà là, parfois en quantité considérable, dans un jus concentré par exemple.

Pour te donner un repère, l'Organisation mondiale de la santé recommande de descendre sous dix pour cent de ton apport en sucres libres, c'est-à-dire ceux qu'on ajoute plus ceux des jus de fruits et du miel, et recommande fortement d'aller sous cinq. Cinq pour cent, pour une femme adulte, ça tourne autour de vingt-cinq grammes par jour.

Un yaourt aromatisé et un verre de soda, tu y es. Et tu n'as encore rien mangé de ce que tu aurais appelé un dessert.

C'est ce décalage qui m'intéresse. Entre le sucre que tu vois, celui que tu comptes, celui dont tu te sens coupable, et celui qui est réellement passé dans ta journée.

Personne n'a décidé d'en manger autant. On l'a mis là, et on a arrêté de le compter comme du sucre.

Abonne-toi à ma newsletter quotidienne

Pas de spam, pas de partage avec des tiers. Seulement vous et moi.

Discussion des membres